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Vue aérienne des deux Tours du Château de Bouillancourt

À près d’un kilomètre en retrait du versant nord-est de la vallée de la Bresle, le château de Bouillancourt-en-Séry occupe le centre du village éponyme. Sa considération à une échelle historique large témoigne de la
transformation de ce que nous avons appelé des « régimes de castralité » soit des manières de penser et de pratiquer l’espace castral. De la place forte médiévale défensive au séjour rural d’une élite en pleine
transformation en passant par la réactivation de codes féodaux au XVIIIe par une aristocratie d’Ancien Régime, le château de Bouillancourt-en-Séry offre un exemple intéressant de remaniements successifs permettant la mutation d’un château défensif en un château résidentiel.


Une architecture castrale et militaire typique du début du XIIIe siècle.

S’il n’est pas possible de dater exactement la construction du château de Bouillancourt-en-Séry elle peut être située de manière relativement précise. Il est attesté qu’en 1218 Guillaume de Cayeu y fonda une chapelle dédiée à saint Eustache dans une des tours. En outre, la morphologie castrale le rapproche des châteaux du début du XIIIe construit selon une structure hexagonale sans donjon. L’exemple le plus emblématique est celui de Boulogne-sur-Mer, datant de 1225-1230 et doté d’une enceinte polygonale et de tours de flanquement aux angles sans donjon.


Six tours d’environ vingt mètre de haut étaient réunies par des murs épais qui devaient renfermer des galeries
de communication. On estime que chaque côté mesurait près de dix-neuf mètre et demi. En pierre calcaire -matériau très facilement exploitable sur les plateaux crayeux picards – leurs bases sont empâtées et faites de
pierres calcaire dur et par endroit d’assises alternant silex et briques. Le sommet des tours était couronné de créneaux que les réaménagements du XVIIIe ont supprimé. Cette première enceinte était accessible par la
première porte (A sur le plan). Etroite, elle était haute d’environ trois mètres, défendue par une herse, des créneaux et des mâchicoulis. Elle avait devant elle un fossé surmonté d’un pont-levis.

Cette première porte donnait accès à une autre cours, elle même fortifiée par des tours, une enceinte et un pont-levis. L’enceinte basse, beaucoup plus vaste, était renforcée de tours semi-cylindriques engagées et isolées du plateau par de larges fossés. Certaines de ces tours ont été retrouvées lors de fouilles entreprises en 1835. L’intérêt défensif de la place est donc indéniable du XIIe au XVe, époque à laquelle sa structure devient obsolète tandis que se prépare le passage du château fort à la forteresse. Sur les anciennes tours on observe d’ailleurs des traces de meurtrières partiellement rebouchées et accessibles depuis les caves de la tours nord. De cette structure défensive il reste aujourd’hui les deux tours ouest ainsi que des sols archéologiques médiévaux. Dès lors et comme l’avait mentionné le rapport de la DRAC de 2001 : «  Les restes de l’époque médiévale sont suffisamment importants pour témoigner d’une histoire et d’un type d’architecture castrale et militaire ».


Les réaménagements du XVIIIe siècle : de l’obsolescence militaire à la reconversion en espace
habitable.

La forteresse connaît plusieurs destructions et endommagements qu’il est nécessaire de situer chronologiquement. Tout d’abord, durant la guerre de Cent Ans, deux des six tours sont endommagées et ce
probablement en 1433 lors de la prise du château par les Anglais. Puis, sous l’effet probable des politiques amorcées par Richelieu – également visibles à quelques kilomètres au château de Rambures – deux tours sont détruites dans la décennie 1640.

D’importants travaux ont lieux à la même époque alors que Jean l’Yver est seigneur de Bouillancourt; il fait notamment construire un logis seigneurial dont il ne demeure aucune trace. En 1753, lors du rachat du château – désormais dépourvu de toutes fonctions défensives – il reste quatre tours.


Lors de travaux entrepris entre 1764 et 1775 deux des quatre tours restantes sont détruites et le corps de logis actuel est érigé. Les tours sont découronnées et les fossés comblées pour laisser place à une maison adaptée à des critères de vie nouveaux. La façade nord en brique et pierre de Caen contraste avec des pignons en brique et moellons; elle s’élève sur trois niveaux avec un quatrième sous combles éclairé par des lucarnes. Correspondant à des critères esthétiques et sociaux des XVIIe et XVIIIe siècle les châteaux n’ont plus d’éléments de défense réels mais ces derniers subsistent cependant en tant qu’éléments architecturaux décoratifs (il en est ainsi de la conservation des tours que l’on peut penser liée à l’émergence progressive du néo-gothique). La conservation par la famille Boucher d’Ailly de Richemont de deux tours s’inscrit alors pleinement dans un mouvement aux résonances sociales, politiques, esthétiques et architecturales. Il ne nous a pas été possible de dater précisément la construction de la terrasse mais la description par Paul de Boiville d’un kiosque ayant précédé son bureau laisse entendre qu’elle daterait du XVIIIe siècle dernière période de grands travaux précédent ceux de la décennie 1887.


Réorganisations, remaniements et transformations du XIXe siècle : les stratégies d’une nouvelle élite.

De 1887 à 1900 divers travaux sont entrepris dont on retrouve la trace dans les mémoires de Paul de Boiville. En 1887 il entreprend le réaménagement du rez-de-chaussée et du premier étage qui voit les salons transformés en chambres et la bibliothèque du rez-de-chaussée transformée en salon. Au nord de la terrasse il fait construire un bureau et réorganise l’ancienne basse-cour en construisant la maison du concierge. Entre 1887 et 1900 il réorganise l’ancienne basse-cour en construisant les dépendances de ferme et les écuries. Le pigeonnier qui, déjà en mauvaise état en 2001, s’est aujourd’hui effondrée date probablement du milieu du XIXe. Il était construit en torchis avec soubassement en briques et essentage d’ardoises. C’est à cette même époque que l’aile sud-ouest réservée aux domestiques est construite, que le mur d’enceinte est réalisé et qu’une porte est percée dans la façade ouest donnant sur une terrasse dont ne subsiste aujourd’hui qu’une poutre métallique. Enfin, vers 1886, la famille Ternisien de Boiville a fait apposer sur la courtine ouest les armoiries familiales des Ternisiens de Boiville et Le Boucher d’Ailly de Richemont. Dans un style proprement néo-gothique on y retrouve de fausses meurtrières ainsi que de faux mâchicoulis sur console qui parviennent à mimer un Moyen-Age construit de toutes pièces.


En guise de conclusion il semble que le château de Bouillancourt-en-Séry témoigne parfaitement de ce qu’ont été les réorganisations de places fortes en résidences seigneuriales modernes. Les éléments des trois régimes de castralité sont encore observables et traduisent les mutations des fonctions castrales du Moyen-Âge au XIXe siècle. La forteresse défensive devient lentement un instrument du pouvoir symbolique seigneurial sous l’Ancien Régime avant de s’imposer aux XIXe et XXe siècles comme un moyen d’affirmer une altérité châtelaine et de s’ancrer dans un territoire pour y inventer une tradition. Il est indéniable que le château de Bouillancourt-en-Séry témoigne prodigieusement de ces mutations dans la mesure où il rend pleinement visible chacune des phases de ce processus.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la chronologie du Château et ses propriétaires au fil des siècles, rendez-vous sur la page de l’histoire du Château.

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